Le 17 mai de cette année 2025, Jérémy Bana Owona, dit Werenoi, perdait la vie à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière du fait de complications liées au diabète dont il était souffrant. Âgé de 31 ans, le rappeur s’était fait une place de choix dans les oreilles d’une jeunesse française qui l’avait hissé au sommet des charts depuis 2023. Ce sont donc des millions d’ados à qui la mort vient très soudainement retirer un artiste aimé, mais pas seulement. Les multiples passages en radio du rappeur, sa présence dans les playlists des grandes plateformes de streaming audio, ses quelques apparitions médiatiques et le succès étourdissant de sa musique en ont fait une figure incontournable de l’industrie musicale française. Pourtant, et les fans de rap en ont l’habitude, Werenoi faisait partie de ces immanquables inconnus : impossible de passer à côté mais on ne savait rien, ne comprenait rien et on ne s’intéressait pas à lui. Dans les jours (voire les heures) suivant le décès de l’artiste, la presse généraliste a donc tâché de faire un rapide point d’information à propos de Werenoi dans une étrange nécrologie traduisant à la fois l’impact du rappeur et l’ignorance des journalistes. Le Monde, Le Figaro, La Libre Belgique, Le Point, RTL, etc., tous ont traité l’information en sélectionnant quelques superlatifs idoines pour accompagner le relai d’une funeste dépêche. Avant ce jour, ils ne s’étaient pas franchement penchés sur le cas de l’artiste, c’était leur droit et probablement était-ce tant mieux. Ne pas passer sous silence sa mort n’avait rien d’illogique non plus, même si cela a sans surprise permis à des milliers d’abrutis de cracher leur venin raciste et leur complète autosatisfaction culturelle. Cela aussi, les fans de rap en ont l’habitude.
Que s’est-il passé alors pour que la mort de Werenoi, déjà mentionnée dans la trop longue rubrique “hommage” du présent bilan annuel de l’Abcdr, fasse l’objet de ces lignes ? Plusieurs choses graves, irrespectueuses de sa mémoire, insultantes envers son public, méprisantes envers sa famille. Elles sont liées parfois à des intérêts économiques mais aussi à un manque d’éthique et traduisent toutes une stupidité effarante. L’annonce même du décès de Werenoi prête à s’arracher quelques cheveux pour peu que l’on tienne un tant soit peu au respect de la vie privée. C’est un blogueur spécialisé dans le gossip et la polémique qui y a procédé, façon scoop. On peut le déplorer, c’était difficilement évitable à l’heure où le rap revêt le linge de la variété, un pied dans la rue et l’autre dans le showbiz. Ensuite, c’est allé très vite et évidemment, l’entourage familial n’a pas eu le contrôle. Le producteur de Werenoi, Babs, a confirmé de fait l’information en postant sur ses réseaux l’explicite « Repose en paix mon frère je t’aime ! » Un véritable cirque a alors commencé. Le temps de la peine a été si court qu’avec le recul il paraît même ne pas avoir existé. Raplume, récemment devenu Shades, et qui se voulait alors un média spécialisé dans la musique rap, est allé jusqu’à s’improviser porte voix de quelque autorité religieuse inconnue au bataillon, adressant sans sourciller le message suivant à sa communauté de lecteurs : « Werenoi était musulman, nous vous invitons à écouter le moins possible sa musique à l’avenir, par respect pour sa foi. » Un discours qui a visiblement trouvé un certain écho et qui, s’il est peut-être audible dans un contexte spirituel et selon des préceptes propres à un courant religieux, n’a absolument rien à faire dans la bouche d’un journaliste culturel.
La musique de Werenoi est précisément ce qui lui survivra. Elle est l’expression de sa personne, son prolongement et le lien entre lui et le reste du monde. Qu’on la comprenne ou non, qu’on l’aime ou pas, elle a été offerte au public par son auteur. De son vivant, un rappeur, comme tout un chacun, peut se renier. Il a le droit de ne pas assumer, il peut regretter certains choix et même essayer de faire oublier ce qu’il a lui-même produit. De toute façon, il existe toujours des gens pour archiver et empêcher que tout tombe dans l’oubli. Mais dans aucun monde, il n’est acceptable que des tiers s’octroient un droit moral sur le destin d’une œuvre d’art. Dans un autre registre, on s’est également battus à grands coups de pression et d’avocats pour les centaines de milliers voire les millions d’euros disponibles après la tragédie. Car il faut le garder à l’esprit, Werenoi était devenu, comme tout rappeur de son envergure, une entreprise. Dans les jours qui ont suivi le 17 mai 2025, Babs est accusé de violences ayant entraîné une ITT à l’encontre de quelques proches de « son » artiste. Puis, jusqu’à cette fin d’année et probablement pour de longues semaines encore, l’entourage professionnel, l’entourage amical et l’entourage familial de Werenoi se livrent, tantôt silencieusement tantôt aux yeux de tout l’Internet, à des affrontements de diverses formes pour hériter de ses droits et de son patrimoine. De temps à autre, un couplet de l’artiste résonne sur les ondes de Skyrock, et chaque jour, sa voix continue d’accompagner des millions d’oreilles qui n’oublieront pas ce qu’il a représenté pour elles de 2022 à 2025. Puisse Werenoi reposer en paix, puisse ce cirque cesser, et puisse sa musique apaiser les cœurs. – B2