Hiver Automne marque le début d’un nouveau cycle dans la discographie du rappeur montreuillois, après la trilogie des « Nom de nom » (Tranche de vie, 2021, Tour de Magie, 2022, Eau de Source, 2023). Ce recommencement se fait dans une continuité formelle : TonyToxik est toujours l’architecte de l’album, Max KDCH, déjà présent sur deux des précédents opus, figure à nouveau sur la tracklist, et le regard de Chilly Gonzales sublime une formule rôdée. Les featurings eux-mêmes paraissent logiques : soit qu’ils viennent d’une école de rimeurs écorchés vifs (Isha, Jewel Usain), soit que le poids lourd Soprano trouve en Souffrance le sparring partner idéal pour dérouler ses punchlines. Souffrance tient sa cathédrale, chaque élément s’imbrique dans l’ensemble.

Hiver Automne peut faire penser à Tranche de vie. Les deux albums font office de seuil. Leurs titres évoquent des saisons, au sens large. Là où Tranche de vie se donnait comme une œuvre posthume (“Dernier texte” était la conclusion de ces confessions zombies), Hiver Automne inverse, par son titre, le cours du temps, et métamorphose Souffrance en Benjamin Button du rap adulte. La comparaison a ses limites : Tranche de vie libérait du rap au kilomètre, d’un seul souffle, toujours proche de l’asphyxie. Hiver Automne est toujours du rap de kickeur, mais plus espacé. En adoptant les codes de la trap, Souffrance tire ainsi la quintessence de son écriture. Enfin, Tranche de vie était incomparablement égotiste, tout était dit à la première personne du singulier. Dès le deuxième titre, « Miroir déformant », superbe co-production de Mani Deïz et TonyToxik, Souffrance prévient que plus personne ne verra derrière le masque. Hiver Automne laisse les histoires de la sous-France s’immiscer dans le vécu du Montreuillois.

Au fil de ces « romans dérisoires », Souffrance pousse la logique du rap « contre-info » à fond. Il donne une image définitive au dispositif d’obéissance de masse institué pendant la pandémie de Covid-19 : « Ils ont forcé la piquouse, marqué le bétail » (« Les Moyens »). La rue est partout, parce qu’il lui appartient encore, par opposition au reste du rap ou à l’imposture du street art : « Les flics me collent au mur, je suis un Banksy » (« Tango »). Qu’on les trouve ou non discutables, tous ces traits confirment que Souffrance est maître de la chute venimeuse, celle qui réveille à l’adrénaline hardcore du surdosage de discours néo-libéral. Pas besoin de dissertation dans l’univers fictif d’Hiver Automne, les métaphores parlent mieux qu’une assemblée d’idées, et l’écriture est dense, vive, infernale.

CarHiver Automne a la chaleur de l’enfer (« 99°C quand toutes les solutions s’évaporent« , sur « Bizon »). La fraîcheur messianique d’Eau de Source est oubliée : ici, Souffrance « dépèce la charogne du rap » (« Hiver Automne »). Il n’y a « pas meilleur » que cette musique (« Meilleur » avec Isha), pourtant, sur « Le Repos des braves », l’artiste affirme aussi : « Les enfants veulent du rap, les pédos leur donnent. » Souffrance n’est donc pas à un paradoxe près : ce disque confirme la fécondité de sa musique intranquille. – Paul Huot