La mort et Dieu sont centraux dans le lexique des albums de Clipse. « La volonté divine », « la fureur de l’enfer », le « couvercle du cercueil »… Pusha T, 48 ans, et Malice, 52 ans, ont vu et craint la faucheuse, au regard de leur histoire avec le trafic de drogue. Les rapports avec Dieu se sont distendus après leur séparation au début des années 2010. Malice est devenu No Malice et a embrassé l’amour divin pour rapper sa rédemption. Pusha T a déclamé la « peur de Dieu », moitié hustler arrogant moitié fossoyeur.

Tout semblait séparer ce duo si influent (Lord Willin en 2002 et Hell Hath No Fury en 2006 ont fait date), malgré quelques sursauts depuis 2019 (« Use This Gospel », « I Pray For You »). La perte de leurs parents, entre 2021 et 2022, a précipité leur réunion. Une épreuve dont il est question dès « Birds Don’t Sing », l’émouvante ouverture de Let God Sort Em Out. Un quatrième album nourri de décantations existentielles d’anciens voyous, d’histoires familiales mêlant deuil et joies, et de ressentiments envers l’industrie du rap.

Plus qu’auparavant, Pusha T et Malice sont complémentaires car opposés, et dansent l’un autour de l’autre comme dans leur Colors pour « Ace Trumpets ». L’acuité de Malice, sans moralisme sur les stigmates laissés à son âme par le crime, ni équivoque sur la sérénité de s’en être écarté, prend le dessus sur « So Far Ahead », « All Things Considered », « By The Grace of God ». Cette tension morale pousse son cadet à l’examen de conscience. Mais sur « So Be It », « Inglorious Bastards », « MTBTTF », Pusha T et sa férocité mènent la danse. Il réinvite son frère dans des moments d’inconscience assumée mais toujours rappée avec cet esprit qui fait tant défaut à beaucoup de rappeurs. Leurs saillies sur « Chains & Whips » et « So Be It », et leurs placements aérés sur « MTBTTF » sont redoutables.

Parfois, les deux frères cohabitent. Chacun dans son rôle sur « POV », « Ace Trumpets », « FICO » ; à fronts renversés sur « All Things Considered ». Leur complicité se ressent dans les passe-passe de « EBITDA » et « Let God Sort Em Out ». Tout comme sur « Ace Trumpets », où leur jeu enfantin sur des rimes en i et en a donne à entendre deux anciens gosses espiègles contents de refaire un sale coup. Dans ce registre de rap mi-boxe avec les mots, mi-adrénaline virile, il est parfois difficile de bien vieillir. Ils évitent l’impair de tomber soit dans un jeunisme honteux, soit un conservatisme grincheux.

Fidèle du duo, Pharrell Williams trousse une bande son aux idées astucieusement appliquées, familière sans tomber dans le déjà entendu. « MTBTTF » rappelle le son froid et accidenté de Hell Hath No Fury. Le groove de « EBITDA » dépouille de leur brillance artificielle des titres de Til The Casket Drops. Le cuivré et métallique « Inglorious Bastards » évoque Lord Willin. Les rythmiques massives et longues nappes rugueuses de « Ace Trumpets » et « FICO » lient l’album à It’s Almost Dry de Pusha T. Pharrell sort aussi du tout synthétique, avec le blues/funk de « Chains & Whips » et le sample de musique saoudienne de « So Be It » ; il se nourrit à quelques instants de ses récentes explorations vers le gospel, inédites pour Clipse. Ce ne sont pas les moments les plus spectaculaires, mais ils sont pourtant idoines pour accompagner les confessions des deux frères.

Let God Sort Em Out n’est pas irréprochable. Pharrell n’a plus la même vista ni la même justesse dans ses falsettos aux refrains. Le beatswitch de « Chandeliers » transforme Nas en cheveu sur la soupe – un comble. Mais dans une année où la question de la limite de l’âge a animé les débats avec la série Legend Has It, Let God Sort Em Out est l’œuvre si ce n’est la plus aboutie de l’année dans ce registre, au moins la plus significative. Une voix féminine déclare régulièrement sur l’album « this is culturally inappropriate ». C’est le plus gros mensonge du disque : Let God Sort Em Out démontre idéalement comment assumer ses rides dans le rap en gardant sa poigne – Raphaël