Si la pochette du premier volet jouait la carte de l’iconographie italo-américaine avec ses Fettuccine Alfredo et sa main gantée digne du Parrain, ce second opus opère un virage radical vers l’Est. Place aux bols de rāmen et à une esthétique yakuza léchée. Une imagerie développée dans un court-métrage promotionnel où l’on découvre un Alchemist retiré des affaires, désormais restaurateur, mais brutalement rattrapé par son passé : la mafia japonaise lui somme de réactiver son duo avec Freddie Gibbs.

Cette trame narrative, ponctuée d’extraits audio cinématiques en outro, ne sert pas seulement de décor : elle justifie l’atmosphère sonore de l’album. Enregistré en grande partie au studio Shangri-La à Malibu, Alfredo 2 troque la lourdeur baroque pour une musicalité plus épurée, presque zen. Alchemist déroule un tapis (ou plutôt un tatami) à un Freddie Gibbs qui, malgré les années, conserve une lucidité et une méthode intactes. Le rappeur de Gary navigue sur les boucles avec une aisance déconcertante.

Dès l’ouverture sur « 1995 », suite littérale du « 1985 » du premier opus, le ton est donné. Gibbs y déploie ses thèmes de prédilection : affaires illégales, passé de dealer et une conscience aiguë de la dilapidation. Il sait qu’il serait plus riche sans son penchant pour la haute couture, les femmes et les excès, mais il embrasse ce destin avec un cynisme savoureux. L’écriture est dense, truffée de références à The Wire et d’analogies sportives (NFL, NBA) qui ancrent son récit dans une réalité culturelle tangible. Mais c’est dans le sous-texte que Gibbs est le plus cinglant : ses piques envers ses rivaux (Jim Jones, Benny The Butcher) sont distillées en filigrane comme des constats froids d’un parrain intouchable.

Techniquement, la performance témoigne d’une maîtrise impressionnante. Sur « Lemon Peppers Steppers », Gibbs contrebalance la nonchalance de la production par des accélérations foudroyantes, prouvant que sa mécanique de flow est toujours aussi bien huilée. Loin d’être un huis clos, l’album s’ouvre intelligemment sur l’extérieur. Si Gibbs et Anderson .Paak cherchent la rédemption sur « Ensalada », tentant de fuir le chemin du péché, c’est JID qui délivre un couplet remarquable sur « Gold Feet », apportant une densité vocale qui bouscule l’atmosphère ambiante.

Au final, Alfredo 2 réussit le pari difficile des suites attendues : il ne cherche pas à effacer l’original, mais à le compléter avec une nouvelle saveur. Le duo évite la redite en troquant la richesse musicale du premier volume pour une approche plus sobre, mais dont l’efficacité est chirurgicale. En 2025, alors que le paysage rap est saturé de tendances éphémères, Gibbs et Alchemist rappellent qu’une formule classique – celle de la rime dense sur le sample lourd – conserve toute sa pertinence, à condition d’être exécutée avec un certain niveau d’exigence. Est-ce que Alfredo 2 ancre définitivement cette collaboration dans les références de la décennie ? – AndyZ