« Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment… J’aurais pu y mourir. »
Ces mots, Rimbaud les a écrits il y a un siècle et demi. Ils pourraient avoir été écrits par FEMTOGO en 2025. Œuvre en trois mouvements, PRETTY DOLLCORPSE est une plongée progressive vers les profondeurs. Elle s’ouvre sur des voix d’enfants qui jouent, peut-être dans le sable – introduction qui prend un sens terrible, lorsque résonnent les dernières paroles du disque. À ces voix s’en mêle une autre, unique et étrange. Son caractère inquiétant est accentué par le son d’une guitare électrique (jouée par le père de neophron, Reivilose), plus familière du son hard rock que du rap.
La première partie de l’album est faite d’instrus digitalo-cryptés, hyper-référencés – inspirés du glitchcore cher à Soeur. Les deux artistes rappent l’indépendance, insultent l’industrie de la musique (le label Sublime en prend pour son grade), la comparent même au bacha bazi. En plein exorcisme, iels se laissent aller à une colère qui prend aux tripes, une colère qui prononce chaque souvenir dans toute son inhumanité. Pas question d’attendrir son vocabulaire, ni pour neophron d’alléger sa formule. L’outro de « PUKE SOMETHING » arrive comme une respiration. Un spoken word qui dit à demi-mot : si vous êtes encore en train d’écouter à ce stade, alors peut-être que la suite vous touchera. Parce qu’elle est réelle. S’ensuit le point névralgique de l’expression du traumatisme. Sœur et FEMTOGO se l’approprient en se laissant de l’espace, avec deux solos chacun.e. Une façon d’équilibrer un disque ultra-dense en étoffant son propos, parfois même en le chantant.
Si les violences sexuelles ont déjà été abordées dans le rap (notamment par des femmes noires), PDC le fait dans une forme dérangeante, déconcertante. Les derniers titres virent côté rock, genre choisi, après le vitriol des débuts, pour exprimer une vulnérabilité brutale, directe. Faut-il alors virer le disque d’un « magazine rap » et le laisser à Télérama et aux Inrocks ? Ce serait jouer le jeu des essentialistes, ceux qui définissent la musique non pas par la sensibilité, mais par l’étiquette, ces « neuneus qui conçoivent rien au-delà de la forme » et la tête de celleux qui rappent. PDC rappelle que ce qui amène vers le rap est encore son potentiel de marginale musique, celle des exclus et des impertinents. Fini pour ces derniers de vivre undercover, harassé.es par la honte et les secrets.
Au demeurant, ces thèmes, désormais abordés crûment, transpiraient des EP de FEMTOGO depuis deux bonnes années (« GEÔLE » sur La Bête est révélateur en la matière). Mais ils l’étaient encore de façon réfrénée, peut-être dans l’attente du bon moment, de la bonne manière et des bonnes personnes. Epaulé par Sœur et neophron, le rappeur offre finalement au môme qu’il était les excuses et la tendresse dont il fut privé – une sorte de résurrection – et profère les sévices vécus dans leur forme la plus pure et la plus crade, comme sur « SIXTH FLOOR », sans rien éluder et surtout : en reprenant le pouvoir. PDC en est rendu lucide – la même lucidité qui fait gagner du temps aux suicidaires, et en ronge chaque millimètre. C’est à la fois un manifeste (« dehors y’a des porcs à la pelle, même l’institution a tué mes frères / j’ose même pas t’raconter c’qu’ils font à mes sœurs ») et une mission salvatrice (« on continuera d’s’afficher (…) juste pour les trois du fond d’la classe »).
En ramenant l’analogie de la musique qui vend son cul au commercial à une prostitution qui n’a rien de métaphorique, les artistes du trio SFN ont marqué l’année d’un geste libérateur. Le geste de celleux qui font de leur propre charogne une transfiguration sublime. En cela, l’album n’est pas important que pour la communauté LGBT, les ruraux white trash, les trannies et les toxicos. Vengeance en musique de tous les enfants bafoués, il est, sous l’horrorcore de la pochette, plein d’un espoir universel. – Juliette Bujko, Manue