Le marketing sensationnaliste qui a accompagné la sortie de L’Empire cet automne a pu rappeler les heures les plus sombres de la promo de L’effroyable imposture du rap. De ce livre, on disait à l’époque qu’il était le « livre noir du rap français. » De L’Empire, on dit aujourd’hui qu’il est le « livre secret qui fait trembler le rap français. » Après en avoir fait des tonnes sur la prétendue victoire du rap, allait-on retomber 15 ans en arrière ?

25 000 ventes. Encore une fois, le rap intéresse davantage en raison de liens secrets avec le crime (lorsqu’il permet d’imaginer des hommes noirs et arabes assoiffés de sang) que pour ce qu’il est fondamentalement : une musique. Mais ce serait oublier deux différences majeures. Le rap de 2025 n’est pas celui des années 2000-2013 ; et les auteurs sont de vrais journalistes d’investigation. Pour ces deux raisons, L’Empire ne peut pas être mis sur le même plan que les habituels discours stigmatisants à l’emporte-pièce.

Le problème majeur du livre est, plus que son contenu (étayé par des données inédites, essentiellement judiciaires et policières), son angle. La première surprise à la lecture vient du fait que « l’empire » ne désigne pas l’emprise de la criminalité organisée sur une fraction du rap français, mais bien… le rap français lui-même. Certes, l’image permet de faire une jolie analogie en guise d’entrée en matière : Ninho au Stade de France tel un général triomphant de l’empire romain, avec le côté tragique que la comparaison introduit d’emblée. Mais à quel point faut-il être aveuglé par sa blanchité pour ne pas voir la connotation coloniale du terme – quand on parle d’un genre musical porté essentiellement par les descendants des colonisés ? Il est probable que ce soit fait exprès. En effet, une partie du livre porte sur le lien entre quelques têtes d’affiche et certaines élites africaines, héritage de l’empire colonial français (qui lui n’a rien d’une jolie métaphore). Ce genre de maladresse se ressent parfois dans le style – le son PNL qui « colonise » l’hexagone…

En particularisant le rap et en en faisant un tout homogène, le livre s’est certes bien vendu, mais à un certain prix. Montrer qu’il y a des criminels qui profitent de l’argent du rap sans revenir sur trente ans de paupérisation des quartiers populaires, de destruction des services publics, des MJC, des studios associatifs, de précarisation du travail social, revient à présenter une vision tronquée de la réalité. Sans recontextualisation sociale plus large et plus concrète, l’enquête donne malgré elle dans le sensationnalisme exotisant, celui d’un « monde qui a ses codes », dont la prétendue victoire a, pour conséquence inévitable, la violence.

On répondra à raison qu’il s’agit de détails, face à l’ampleur de l’enquête. Au pire des cas, “l’empire” est juste une mauvaise métaphore, pas de quoi jeter le bébé avec l’eau du bain. Pas faux. L’ouvrage répond mieux à la question « le rap a gagné, à quel prix » que celui dont c’est le titre. Reste que la prise exotisante, les montées en généralité express, la réduction du « rap français » à quelques-uns de ses acteurs visibles, posent question. Pire : au fond, le livre ne bouscule personne, surtout pas les plus puissants. Son principal effet est d’avoir, peut-être malgré les intentions des auteurs, encore un peu plus nourri les fantasmes d’une société raciste. Peut-être auraient-ils dû solliciter ces fameux journalistes spécialisés, pour éviter ces écueils. Mais quand on voit les analyses de ces derniers et leurs collusions avec l’industrie, on comprend pourquoi ils ont préféré mener l’enquête dans leur coin. Que ça serve de leçon. – Manue