Le bruit court dans les rues de France, dans les émissions rap et sur les réseaux : le rap dit mainstream serait devenu nul, ou à minima moins bien qu’avant. S’il y a autant de raisons d’arriver à cette conclusion qu’il existe d’auditeurs, trois grands arguments pour étoffer ce sentiment semblent se dégager. D’abord l’inflation, signifiée par un rythme extrêmement soutenu de sorties musicales, mais également de « contenus » liés au rap. L’illusion du choix et l’effet de redite inévitable d’une œuvre, d’un podcast ou d’un tweet à l’autre provoquent de l’anxiété, de l’ennui ou les deux. Ensuite la tiédeur supposée des œuvres mainstreams, souvent jugées formulaïques et sans prises de risque. Et enfin, un autre motif de lassitude voire de dégoût tient dans le discours lui-même autour du rap, qui déborde largement sur l’appréciation des œuvres : scandales épuisants, courses aux chiffres, débats stériles, etc.

Ces trois problématiques liées à la crise du rap mainstream ont en commun de s’inscrire dans une logique de croissance économique exponentielle depuis dix ans, laquelle semble trouver sa limite depuis quelques mois. S’ils jurent la main sur le cœur que les artistes ont une liberté totale, les représentants des maisons de disque et leurs obligés médiatiques n’en restent pas moins tributaires des résultats trimestriels : leur destin, voire leur survie sont par nature inféodés au succès des projets qu’ils montent et promeuvent. Cette « liberté » voire cette « indépendance » qu’ils aiment mettre en avant quand tout va bien est rapidement mise au placard quand la rentabilité ne suit plus. À l’instar des autres industries culturelles, toute crise même minime va de pair avec un recentrage sur les fondamentaux générateurs de profit, une aversion pour la prise de risque, et une prédation renforcée vis-à-vis de la concurrence, quelle qu’elle soit. Dans une industrie plus anonyme comme celle du cinéma, notamment hollywoodien, ces mécanismes de crispation créative liés aux crises économiques semblent très apparents y compris pour une partie du grand public, plus malin et sensible que les industriels ne l’imaginent. Le vernis d’authenticité et d’incarnation de l’industrie musicale permet de faire passer pour un développement regrettable mais naturel cette phase de flux intense de productions sans éclats, de tournées précipitées et d’overdose médiatique. Comme s’il s’agissait de la fin d’un cycle inéluctable, presque « la faute à pas de chance », et pas la conséquence logique d’un processus industriel en bout de course.

Pour un fan de rap sincère, la tentation est grande de répondre « tu n’as qu’à aller voir ailleurs » à un collègue déplorant à tort ou à raison la qualité de la production mainstream. Encourager la curiosité n’est pas une mauvaise chose en soi, pour peu que l’avis soit sollicité. Mais ce conseil qui n’en est pas un renvoie l’auditeur à ses propres choix quant à sa perception instinctive de cette défaillance structurelle d’une industrie qui colmate ses failles avec de la boue. Il renvoie l’auditeur à son statut de consommateur, personnage principal d’un marché libre imaginaire. Et nie de fait derrière une posture paternaliste la pertinence de la culture populaire comme créatrice de commun et d’expérience collective, les véritables sacrifices d’une industrie qui cherche avant-tout à se sauver elle-même. Recommander les classiques hongkongais ou des films d’auteur européens à un cinéphile qui regrette l’affadissement généralisé d’un cinéma populaire américain incapable d’innover depuis quinze ans revient à absoudre le problème structurel responsable de son malaise. Mais aussi, et surtout, à le prendre pour un imbécile. – chosen