Le rap français a lui aussi son « roman national », transmis de fan en fan comme un poème homérique. Il y a le passé, à la fois glorieux et amer, fait d’humiliations par le système, d’injustices commerciales et de carrières brisées. Il y a surtout le présent, au cœur de toutes les passions. Ainsi la peinture de l’irrésistible ascension du rap français tient-elle presque autant des sacro-saints chiffres de ventes que de l’enthousiasme verbal de ses apôtres, heureux de prendre leur revanche ou de justifier leur existence culturelle en rappelant depuis pas loin de dix ans et sur tous les tons que « le rap est la nouvelle pop ». Quant à l’avenir, les oracles le voient sombre. Les chiffres sont un peu moins mirobolants qu’avant, ces traîtres d’influenceurs ont délaissé le rap pour la K-Pop, l’afrobeat ou le reggaeton. Pas de problème toutefois tant qu’il y a de quoi commenter. Ce nouvel arc, « la chute », va permettre de produire du méta-discours pour les quelques années à venir, et tant pis si ce sont les artistes qui en font les frais.
C’est dans cet air du temps morose que sort The Last Race, une compilation hors-norme menée par SCH, pour accompagner la troisième édition du GP Explorer, une course automobile entre Youtubeurs, streamers et artistes, animée par Squeezie. Ambitieux, le disque vise à cimenter cette nouvelle pop française qu’on peine à définir. Les méga-stars classées dans la « variét’ » comme GIMS ou Clara Luciani côtoient les nouveaux cadors de « l’urbain », comme Theodora ou La Mano 1.9. Youtube et Twitch ne sont pas oubliés, avec la présence du chanteur-vidéaste THEODORT et du streamer Anyme. Enfin, la fête ne serait pas la fête sans quelques chouchous des auditeurs plus pointus, comme Zamdane ou Kekra. Vraisemblablement assemblé dans l’urgence, ce casting digne d’une réunion Marvel croule sous son poids. Tous les artistes semblent être en pilotage automatique, y compris le capitaine SCH, plus en mode « Qui est l’imposteur ? » que JVLIVS. Une playlist pas vraiment agréable, faite de prods fonds de tiroirs sur lesquelles tout le monde semble être venu cachetonner. Le symbole ultime étant sans doute le single « Un monde à l’autre » – par ailleurs un grand succès -, morceau sous-mixé, avec un Gims en mode topline et un SCH qui semble lister des références pop-culture au hasard. La production de Sokol et Eliyel, collaborateurs réguliers de La Mano 1.9, refuse de choisir entre les différentes couleurs de rap plébiscitées ces dernières années. À l’image de toute la compilation, le morceau n’est même pas vraiment mauvais, simplement boursouflé et vide, sans folie ni singularité à laquelle se raccrocher.
Sans même remonter jusqu’à Fatal Bazooka et Kamini, il fut un temps pas si lointain où l’intrusion de « créateurs de contenu » dans l’écosystème rap était au cœur de débats passionnés. The Last Race consacre sans polémiques ni cérémonial cette fusion accomplie, la « nouvelle pop » ayant peut-être malgré elle embrassé le « roman national » de la célébration comme fin en soi, de l’exploit pour l’exploit et de l’aplatissement artistique au service des chiffres. Sur le morceau bonus « PITLANE », le rappeur du 93 HoussBad fait un constat intéressant : « Tu veux qu’le rap se porte mieux ? / Faudrait plus de nous et moins d’eux ». Bienheureux celui qui pourra dire de qui on parle aujourd’hui. – chosen