« […] Les rappeurs d’aujourd’hui veulent surtout pouvoir consommer. Ils sont totalement en phase avec leur époque. On est loin de la contre-culture. Ce sont souvent des clients. Parce qu’ils sont dans une société où on te dit que pour exister, il faut des marques et changer de SUV tous les trois mois. »

Le constat, ici sorti de son contexte, de Namor dans son entretien pour l’Abcdr fin 2025 est cinglant. Pourtant, les rappeurs ont parfois suivi les contours d’un système capitaliste sans s’embarrasser de question. Maybach, Patek, Gucci sont autant de marques qui reviennent dans les textes des rappeurs comme un modèle de réussite. En 2025 la paraphrase au culte « Survival of The Fittest » pourrait bien être « Survival of the Richest », peu importe s’il y eut un temps où le mot d’ordre était « Fight The Power ». Un slogan d’ailleurs lui-même pris dans une hype mercantile dont les plus opportunistes se seraient servi pour vendre des tee-shirts avant de faire avancer des idées. Viva La Revolucion, le Che, la monnaie : tout est récupérable et récupéré.

« If you only about a dollar, it’ll be easy to sell you /For the correct price, you’ll believe what they tell you » – « Righteous, by design »

Le nouvel album de Bambu They’re Burning The Boats met un caillou qui pourrait être perçu comme gênant sur la route d’un rap US presque vidée de toute critique sociale et politique. Dans la multitude de formats mis en ligne chaque semaine, il est un des seuls qui remet frontalement la contestation d’un système en place au premier plan. Comme Paris et The Coup avant lui, le rappeur d’Oakland a pris le rap comme moyen de dénoncer les dérives d’un système inéquitable et corrompu. Une critique ouverte et radicale, au flow virevoltant, déposée sur des productions percutantes de Fatgums sur les huit titres d’un album concis. Que ce soit sur « Inamo, Customs Enforcement » où Bambu développe un fait divers californien sur une contrebasse à la Ron Carter / Low End Theory (qui épouse au final un style très agressif à la DJ Muggs / 1991), sur « Burning Manufactured, Alive » où des sub bass pilonnent des choeurs d’enfants comme des bombes au sceau des USA sur la bande de Gaza, le duo Fatgums et Bambu frappe avec véhémence mais aussi avec une vision à 360 degrés. Sur « Their Problem, Not Mine », les aïeux philippins de Bambu en prennent pour leur grade accompagné d’une rythmique proche d’une comptine pour enfant : « So take it from a old head who seen old heads run from principles that we were raised in ». Plus loin, sur « Righteous, by design », Fatgums découpe une rythmique bien connu des amateurs de Hi Records et les rappeurs sont pris à parti : « Rappers went this way, I went that way / Afraid to say the thing ’cause for payday they enslaved ».

They’re Burning The Boats donne une bouffée d’air revigorante en mettant la contestation au centre de la musique. Il devrait aussi interroger artistes et auditeurs sur leur façon de faire et de consommer du rap et de laisser une contre-culture se conformer aux desseins d’une industrie et d’un système. Quelques semaines après sa parution, Bambu sort Nothing To Declare un EP 5 titres enregistré en deux jours à Manille, tout aussi engagé mais d’une musicalité plus riche. En continuant sur cette lancée, Bambu pourrait trouver la balance parfaite et être le cheveu sur la soupe d’un gouvernement en perdition et d’un rap US devenu trop poli envers ses dirigeants. – JuldelaVirgule