Les bons rappeurs sont ceux doués techniquement et qui arrivent à naviguer en harmonie avec les tendances pour étaler l’ensemble de leurs talents. Mais ce qui sépare les meilleurs d’entre eux du reste, ce sont ceux capables de créer un lien particulier avec leur audience en racontant un parcours de vie et une évolution personnelle d’un album à un autre. En 2015, Earl Sweatshirt sortait I Don’t Like Shit, I Don’t Go Outside. Un album à l’image de sa pochette : sombre, perturbé et plongé dans l’atmosphère claustrophobe du cortex limbique de son auteur.

Dix ans plus tard, c’est ce même rappeur qui a nommé son nouvel album Live Laugh Love, comme une réponse sincère à lui-même. Ce titre témoigne de l’évolution poignante d’un homme qui a enfin mis au tapis la dépression et a su accepter les différents deuils de sa vie de jeune adulte : la mort de son père, la fin d’Odd Future, les relations amoureuses ou amicales éteintes par le temps. Ici aussi, la pochette laisse présager de la couleur musicale plus chaude du disque. On y voit cette fois-ci le visage de Earl, apaisé et ébloui par le soleil, joint à la bouche et mis en valeur par un filtre jaunâtre familier.

Majoritairement produit par Therevada, Black Noi$e et Navy Blue, Live Laugh Love poursuit la feuille de route musicale tracée par l’esthétique brute et dépouillée de Some Rap Songs en 2018, assumant pleinement l’échange d’influences avec des rappeurs comme Mike (le flow marmonné sur la deuxième moitié de « Live ») et Mavi (le refrain chantonné de « Tourmaline »). Courts, sans collaboration, les morceaux dépassent rarement les trois minutes et ne suivent quasiment jamais la norme couplet-refrain classique.

L’album ouvre d’abord son propos sur un couplet egotrip d’Earl, puis avec un monologue du comédien The Mandal Man sur les effets néfastes de la procrastination et l’attente interminable d’une révélation bouleversante. On pourrait presque croire entendre le discours cliché du self-made man qui investit sur soi-même et des vidéos développement personnel habituellement repris par les rappeurs lifestyle en tout genre. Mais Earl Sweatshirt ne s’en sert pas simplement pour résumer un vague état d’esprit capitaliste. Chaque morceau, thème et phase de l’album trouve un écho profond dans les anciens travaux du rappeur et offre une fenêtre subtilement ouverte sur sa psyché actuelle.

Si le passé n’est jamais très loin dans le rétroviseur, sa nouvelle vie de père est au centre de son équilibre mental. Dans « Heavy Metal aka ejecto seato ! », il raconte ce rêve étrange et incompréhensible dans lequel il a vu un bébé ramper sur son plafond en 2016. Un signe finalement annonciateur de la lumière au bout du tunnel qu’il semble désormais enfin prêt à comprendre. L’album est rempli d’anecdotes touchantes de cet acabit au milieu de références footballistiques (le nôtre) bienvenues et d’un humour toujours aussi salé (« Get these white girls out my home like Babyfather »). Earl poursuit son chemin en solo, loin des attentes et du capharnaüm ambiant.Live Laugh Love est une respiration qui fait du bien quand tout semble aller bien.  – Hugo