Quelque peu tombée en désuétude du fait des mutations de l’industrie musicale et des usages de l’auditoire, la pression du premier album ne pèse plus sur beaucoup d’épaules en 2025. L’idée même d’album doit sembler abstraite à bien du monde, tout étant « projet » dans la novlangue artistique. Mairo, lui, n’est pas de ceux qui vident les mots de leur substance. En enfant du rap élevé aux 74 minutes et 33 secondes que pouvait durer un CD et aux classiques permis par ce format plus ou moins contraignant, il a pris à cœur sa mission du premier album. C’est perceptible à l’écoute de LA FIEV, il s’agissait pour le rappeur Genevois de montrer ce dont il était capable : varier les registres, approfondir l’ouverture intime et pousser à son paroxysme l’écriture. En un sens, avec LA FIEV, Mairo voulait prouver qu’il était justifié de croire en lui sur la base de ses EP antérieurs. 

Une telle approche du premier album est périlleuse, et à plus forte raison quand le rappeur fait de l’éclectisme musical un enjeu à part entière. En interview pour l’Abcdr, Mairo disait à propos de la conception de LA FIEV : « nous n’avions pas un cahier des charges selon lequel il fallait tel ou tel type de son, mais nous ne voulions pas que les morceaux se ressemblent. (…) Il n’y avait pas le morceau reggae, le morceau rock, le morceau pour la radio, les deux morceaux pour les kickeurs, le morceau avec une meuf. Pourtant, au final c’est quelque chose qui reste plus ou moins présent dans nos têtes. » L’analyse est lucide : LA FIEV n’est pas sans rappeler ces albums produits avant l’ère des playlists, dont la cohérence reposait sur l’aura de leur auteur. Ni un patchwork sans queue ni tête, ni une narration artificielle arrangée à grands coups de storytellings et d’interludes, LA FIEV est un vrai premier album, celui d’un bousillé de rap qui rêve de compter parmi les grands et qui craint l’épreuve du temps. Accompagné de son frère Hopital, Mairo s’est attelé à montrer au monde qu’il pouvait le faire. Il ne voulait pas se répéter mais il souhaitait qu’on le réécoute : il lui fallait alors trouver l’équilibre. 

LA FIEV parvient à concentrer sur 13 pistes dont un interlude (« radio skit » rescapé de l’époque mentionnée ci-avant) le profil musical de ses auteurs. De par les name-droppings, références voire interpolations, Mairo inscrit avant tout sa musique dans un bouillon de culture rap. Épaulé par Hopital, il la fait ensuite infuser dans une diversité d’influences allant du 2-step (« blccd tears ») au rock (« minuit ») et bien d’autres registres encore, si bien que le disque flirte avec l’idée de cahier des charges rejetée par Mairo. Qu’est-ce qui fait alors de LA FIEV un excellent album ? L’intensité qu’a mise le rappeur dans sa création. Il s’y est sacrifié, a outrepassé les limites de sa pudeur, a pris le risque de s’exposer aussi bien au regard de ses proches qu’à la critique. Probablement voulait-il que ses pères l’adoubent et que ses pairs l’admirent, et, pour cela, il fallait se donner entièrement, s’exploser pour la cause. Mairo a assumé, il ne s’est caché derrière rien. Les semaines et les mois lui ont déjà donné raison, charge maintenant aux années d’acter la réussite de son entreprise, celle d’un premier album contenu sous pression. – B2