Dans l’opération d’enrichissement de l’uranium, une partie de la matière est retraitée pour en faire de l’uranium appauvri. Il est moins radioactif mais plus radiotoxique. Pour simplifier : il irradie moins, mais ses résidus s’immiscent dans la matière, dont des fluides, et laissent plus de traces et dégâts quand il est ingéré.

La table de Mendeleïev du rap s’étoffe, elle, chaque année un peu plus. Élément instable, abrasif et irradiant, la drill originelle de Chicago s’est infusée partout depuis quinze ans. Sa branche londonienne, à la chaloupe rythmique accentuée, s’est enracinée à New York, dans des formes pures (Pop Smoke) puis diluée (la sexy drill de Cash Cobain) ou hybridée (la jersey drill, mêlée à la jersey club locale outre-Hudson) – toutes variablement dansantes, à certains degrés.

Plus au sud, à Philadelphie, le genre a mué. La drill locale mêle la violence nihiliste à la tradition d’un rap qui raconte la rue avec froideur et sérieux, sur des instrumentaux où la chaloupe des hi-hats a disparu. Elle laisse place à des caisses claires bégayantes ou en contre-temps, avec des sons de lasers posés sur une musique d’épouvante tout en alanguissements. Une forme musicale appauvrie de la drill originelle (ex : « Don’t Like » de Chief Keef), dont l’énergie fonctionnait par coups de semonce et rythmiques sautillantes. Les instrumentaux de la drill de Philly sont distants de ceux d’il y a quinze ans de ce qui séparait les jeux vidéo Silent Hill et Resident Evil : leur ambiance funeste y est plus poisseuse, atmosphérique plutôt qu’emplie d’une adrénaline terrifiante. Pas du genre à produire des tubes – mais déjà influente dans nos contrées.

Pourtant, l’un des phénomènes viraux de 2025 est directement issu de cette scène. Il tient en deux chiffres. « Six seven », adjoints à des gestes de balancement des mains, paumes en l’air. Le geste est signé Taylen « TK » Kinney, basketteur de 17 ans et populaire sur les réseaux. Dans une vidéo datant de mi-décembre 2024, au moment de donner son avis sur une boisson de l’enseigne Starbucks, il lui donne la note de « six, seven », hilare. Ce qui tient sans doute de la private joke avec un coéquipier est un clin d’œil à un titre de Skrilla, rappeur de la drill de Philly.

Skrilla, voix nasillarde et flow titubant, n’est pas le rappeur le plus remarquable de cette scène. Ses vidéos posent un malaise : elles mettent en scène dealers et toxicomanes de Kensington, ville de la banlieue nord de à la réputation de marché à ciel ouvert de la drogue. Est-ce par souci du réalisme ? Par voyeurisme mercantile ? Dans « 6 7 (Doot Doot) », sorti début décembre 2024, Skrilla rappe des histoires de règlements de comptes, salue un pote enfermé pour triple homicide et imite le bruit des armes à feux comme les « doot doot » du tube pour enfants « Baby Shark ». Ni très fin, ni très original, pas même le meilleur morceau de son répertoire. De l’uranium sonore originel qu’est la drill, à force de retraitement successif, un artiste comme Skrilla l’a appauvri dans le texte. La rendant, aussi, indéniablement infectieuse.

C’est son « 6 7 », allusion jusqu’ici non éclaircie par l’intéressé (la 67e avenue de Philly ? Le code policier pour un meurtre ?) qui a retenu l’attention de TK. De sa vidéo, où l’allusion à « 6 7 » est presque anodine, a découlé un effet boule de neige de viralité, des cours d’école jusqu’au capitalisme le plus opportuniste et des moments politiques les plus vains – à tel point qu’il est entré dans les dictionnaires américains. La radiotoxicité de la drill de Skrilla s’est diffusée partout, au point qu’on pourrait croire qu’elle est devenue inoffensive. L’est-elle vraiment ? A force de récupération par la culture du lol que poussent des algorithmes marchands, la violence narrée par certaines scènes rap ne rendent-elles pas acceptables les réalités dérangeantes qu’elles relatent, conséquences de ce même capitalisme ? Skrilla et TK s’en foutent : le rappeur profite du momentum inattendu (jusqu’à quand ?), l’athlète a créé 6 7 Water, une marque d’eau minérale en canettes. Une eau « osmosée », donc purifiée, selon son marketing. Sacrée ironie. – Raphaël