À l’automne 2024, l’Abcdr du Son s’entretenait avec une jeune artiste en passe de sortir sa toute première mixtape. Dans sa logique de mettre en lumière les artistes émergents, le site réalisait alors un long entretien pour mettre en avant sa musique, et essayer – à sa petite échelle – de la faire un peu plus connaître. Un an après cette rencontre, il semblerait que Theodora n’ait vraiment (vraiment) plus besoin de longues interviews écrites pour faire découvrir ses morceaux : en l’espace de quatorze mois top chrono, la chanteuse est en effet devenue une des plus grandes stars de la musique française, au point d’atteindre la quatrième place des albums les plus vendus en France avec sa réédition MEGA BBL. Une ascension express, rarement vue dans l’hexagone, qui se conclura au printemps prochain par une tournée à travers tout le pays et quatre Zéniths de Paris, évidemment tous complets.
Derrière ce succès, il y a d’abord une évidence : Theodora est arrivée aussi vite là où elle est parce qu’elle fait sans doute une des musiques grand public les plus passionnantes du moment. Véritable mélange sonore entre pop, rap, zouk, musiques afro-caribéennes et electro, la formule Theodora est aussi inclassable que maîtrisée dans ses mélanges. Et si aujourd’hui plus personne n’a le mauvais réflexe de la classer en tant que rappeuse, l’ascension fulgurante de la jeune artiste a peut-être éclipsé quelque chose : derrière ce succès se cache aussi un amour profond pour le rap, dans sa musique, comme dans ses procédés. Si Theodora ne pose aucun couplet sur BAD BOY LOVE STORY et MEGA BBL, ses morceaux cachent dans presque tous leurs crédits des producteurs de rap français, qui s’offrent à chaque fois une excursion pop avec la chanteuse.
En dehors de la présence de son frère Jeez Suave (qui fut compositeur pour Stavo, Zed, Nahir ou Costa par le passé) les crédits de BAD BOY LOVESTORY et MEGA BBL contiennent ainsi dans le désordre des noms comme : Junior Alaprod (PLK, Damso, Shay) sur « PAY! », Boumidjal et Holomobb (Damso, Ninho, Jul) sur « ZOU BISOU », neophron, Rosaliedu38 et esone (FEMTOGO, Ptite Soeur, Mairo, La Fève) sur « DOUTES EN BOUCLES », San Juliet et Med (Gen) sur « MON CASQUE », Daddy Jo (1PLIKE140, Beendo Z) sur « SORRY SORRY SO » et « BOSS BABIES », ou le duo Lasso, aussi connu sous le nom de Koboi (Rim’K, Keblack, H JeuneCrack) sur « ILS ME RIENT TOUS AU NEZ ». Une volonté d’utiliser les compositeurs rap pour faire autre chose avec eux qui s’illustre sans doute parfaitement sur le morceau « LES OISEAUX RARES ». Morceau chanson française par excellence de MEGA BBL, le titre en featuring avec Juliette Armanet a ainsi été entièrement composé par GeoOnTheTrack. Producteur par le passé pour… Niska, Lacrim ou Green Montana.
Theodora a grandi au son du rap (et de Rihanna) et a décidé de se servir de ce bagage pour venir perturber la pop avec d’autres codes. Une manière de fonctionner qu’elle expliquait d’ailleurs bien à l’Abcdr avant son explosion : « Je ne suis pas rappeuse, mais je viens de ce milieu-là, et ce sont ces gens-là qui ont fait que j’existe aujourd’hui. Pas les gens de la pop, qui ne voudront probablement pas de moi. D’ailleurs, si tu regardes les producteurs de ma mixtape, ce sont beaucoup de gens issus du rap qui font autre chose avec moi. Et je suis allée vers eux parce qu’on est sensible aux mêmes musiques. » Il y a ainsi quelque chose de grisant à voir la nouvelle star de la musique française citer PSO Thug en interview et illustrer ses publications sur Instagram avec la musique de Maxo Kream, tout en livrant par ailleurs les morceaux les plus dansants et populaires de France en ce moment. Comme si Théodora arrivait, sans forcer, à faire ce qui semble aujourd’hui impossible à l’ère des bulles de filtres : réunir le rap et la pop, le pointu et le grand public, le bouyon et la chanson, pour en faire quelque chose qui appartient à elle. Et rien qu’à elle. – Brice Bossavie